Danser au bord de l’abîme de Grégoire Delacourt: un livre qui porte bien son nom

En 2015, j’ai lu Les quatre saisons de l’été. Les critiques étaient élogieuses, et décrivaient un roman choral mettant en scène 3 très belles histoires d’amour. Une lecture parfaite pour le mois de juillet, mais pourtant… J’en suis ressortie déçue, avec l’impression de traverser un récit pesant, porté par des personnages sans profondeur auxquels je n’ai pas pu m’attacher ni m’identifier.

Mais, comme le travail d’un auteur (dont l’oeuvre est assez conséquente) ne se résume pas à un seul de ces livres, j’avais décidé de retenter l’expérience un peu plus tard.

Il y a quelques mois, en préparant ma PAL de l’été, j’ai immédiatement été séduite par la quatrième de couverture de Danser au bord de l’abîme : l’histoire d’une femme quittant mari et enfants pour vivre une passion amoureuse, pour fuir un quotidien étriqué, se trouver elle-même. Deuxième déception ! Tout ce que j’ai cité dans l’introduction de cet article était là, mais dans un roman plus long, beaucoup plus long.

L’histoire en quelques mots:

Avant d’argumenter, voici le contexte: Emma, 40 ans, mariée et 3 enfants vit dans le nord de la France. Son quotidien est un peu étouffant. Mais elle n’en a pas conscience, jusqu’au jour où son regard croise celui d’un homme dans un restaurant. Troublée, elle cherche à le revoir, jusqu’à ce que leurs regards se croisent à nouveau. Une première conversation s’ensuit (intense, chargée de tensions), puis une remise en question pour chacun d’entre eux. Quelques semaines plus tard, ils décident de tout quitter: travail, conjoints, enfants. Mais l’histoire ne fait que commencer.
Un roman en 3 parties, entre lesquelles s’intercalent des morceaux de « La chèvre de Monsieur Seguin », qui nous permet au moins de réviser nos classiques. C’est au moins cela.

Une revisite de madame Bovary qui n’apporte rien

Avant d’entrer dans le vif de l’intrigue, attardons-nous sur Emma, son personnage central. Vous aurez compris, il s’agit d’une version moderne de la célèbre Emma Bovary, cette incontournable de la littérature, condamnée à chercher le bonheur sans le trouver. J’attendais beaucoup de ce portrait, parce que même si elles sont rares, il y a eu de très belles ré-interprétations de Madame Bovary depuis Flobert. Par exemple, Amours, ce très beau roman de Léonor de Récondo, qui raconte l’histoire d’une jeune femme au début du XXe siècle. Elle s’abîme dans un mariage qui n’a pas de sens, combat la dépression qui la gagne en jouant frénétiquement du piano, tente maladroitement de s’épanouir dans une histoire d’amour impossible. Le ton est juste, la plume de l’auteur donne vie aux personnages en mêlant habilement les détails du quotidien à une intrigue sombre et poétique qui capture l’instant. Ici, il n’en est rien. Le personnage d’Emma qui raconte elle-même son histoire, comme une confession au lecteur m’a peu convaincue. En effet, ce long retour en arrière sur le drame, la séparation de la famille à cause de la fougue d’Emma, alourdit le récit. Pourtant, tout est fait pour que l’on vive avec elle ce quotidien monotone, les débuts de son histoire d’amour avec Alexandre (l’inconnu de la brasserie), la décente aux enfers qui s’ensuivent. Au contraire, la première partie du livre ressemble à une longue psychanalyse: Emma tente de comprendre pourquoi elle en est arrivée là et tout y passe. La mort traumatisante de son père quand elle était enfant, une expérience sexuelle avilissante vécue avec son mari, le manque d’amour cruel de sa mère. L’idée n’est pas mauvaise, moi aussi je me suis toujours demandé ce qu’Emma Bovary ou ses homologues cherchaient, et pourquoi elle ne le trouvaient pas. Le manque d’intérêt ressenti pour cette Emma, pour son histoire, réside dans le style. La vie de cette femme, ses blessures et ses doutes auraient pu m’émouvoir, mais raconté d’une autre manière, plus percutante. La façon dont elle se livre, sans concessions, en essayant de décrypter ses actes, ceux de ses proches, aurait pu être un avantage. C’est un inconvénient. L’intervention d’un narrateur extérieur aurait permis à ce personnage de gagner en profondeur, en créant une distance nécessaire avec lui pour que le lecteur puisse vraiment l’appréhender, voire même l’apprécier.

Des péripéties peu convaincantes

Les faiblesses de ce roman ne résident pas seulement dans son personnage principal mal exploité, mais aussi dans l’intrigue, trop rocambolesque pour être crédible.

ATTENTION Spoilers: plus haut, nous en étions restés au moment où Emma quitte mari et enfants. Cela fait, elle attend Alexandre, à la terrasse d’un café pour partir avec lui loin, très loin. Une conversation entre 2 clientes lui apprend la mort de ce dernier. Bouleversée, Emma erre dans tout le Département et atterrit finalement dans un camping tenu par une femme aussi chaleureuse que mystérieuse. Elle y croise un exilé marqué par le mal de son pays et commence un douloureux processus de deuil brutalement interrompu par l’appel de sa fille cadette, qui lui apprend que son père est victime d’une rechute du cancer, que toute la famille croyait guérit. Fin de la deuxième partie. Emma renoue alors doucement avec les siens, soutient ses enfants, accepte la liaison finissant de son mari avec sa secrétaire, puis pour l’accompagner dans ses derniers moments parcourt avec lui la route des vins. S’ensuit la rencontre avec une nouvelle galerie de personnages atypiques et se voulant attachant, et une fin en apothéose aboutissant sur la presque résurrection du mari, sauvé au dernier moment du suicide par Emma.
Qu‘essaie de nous dire Grégoire Delacourt à travers tout cela ? Que la vie vaut d’être vécue malgré toutes les épreuves que nous subissons. Que les pires situations nous permettent souvent de faire de belles rencontres, qu’une reconstruction peut être très douloureuse, mais que la souffrance est parfois nécessaire ?

Encore une fois, l’idée est là, mais il y a trop de tout. Trop de clichés (la meilleure amie qui tombe amoureuse d’un chanteur de karaoké sur le retour alors qu’elle n’y croyait plus), le groupe de personnages aussi nombreux qu’hétéroclites qui se retrouvent autour d’Emma et Olivier (le mari), et qui s’entendent tous trop bien. Surtout, il y a beaucoup de péripéties mal amenées, de la mort de l’amant à la réanimation du mari dans une chambre d’hôtel sur la route des vins

En résumé : ce livre se lit péniblement, le style étouffe les personnages qui restent des esquisses et ne prennent pas vie sous la plume de l’auteur.
Le seul point positif reste l’histoire de La chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet qui nous est restituée dans son intégralité à la fin.

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